EQUIVOQUE KIWI OU TRAITÉ DU TOASTEUR

EQUIVOQUE KIWI OU TRAITÉ DU TOASTEUR
EQUIVOQUE KIWI OU TRAITÉ DU TOASTEUR > ROMAN
Une interview d'Antoine Cibirski

Européen de la Galice à la Galicie, Antoine Cibirski défend avec conviction un "esthétisme de la logique" qui lui fait refuser les "circonvolutions lyriques", "frôler les artifices sophistes" et "jouer avec les allitérations de la dérision". Ses toasts sont célèbres pour leur exhaustivité et leur imaginaire débridé. L'un d'entre eux a été écrit et nous le publions : "Equivoque Kiwi" ou le "Traité du Toasteur" ou encore les pérégrinations linguistiques d'un couple qui, pendant vingt cinq ans, va se définir de toast en toast, de la Russie à Paris, du Japon au Caucase, cumulant mariage, baptême, réceptions, pots de départ, et silences?

Pouvez-vous vous présenter ?
"Equivoque Kiwi" ou "Traité du Toasteur" est-il indissociable de son auteur, écrivain/négociateur ou toasteur/agent international ?Respectons-
le, comme nous respectons les autres auteurs, comme nous respectons le lecteur qui jugera à l'ouvrage et non aux titres. Acceptons sa retenue, retenons sa réserve. Réservons simplement aux plus curieux son site www.cibirski.fr.st. Car Alexandre, le héros d'"Equivoque Kiwi" ou "Traité du Toasteur", m'a fait comprendre les enjeux du Toasteur :
A REVELER MON NOM, MON NOM RELEVERA.

Quels sont les protagonistes de votre traité ?
Nur est artiste, Alexandre avocat. Expressivité contre volubilité. Skoll ! Pendant vingt-cinq ans, de Russie à Paris, de Turquie au Japon, ils se poursuivent et affrontent le Grand Philosophe, les pirouettes hyperboliques d'Ingrid, le politicien gaffeur, les beaux-parents, les camarades de bureaux et les compagnons de combat. Ils sont traqués par les Brigades Logiques, coupant la parole de leur Durandal effilée. Ils se blessent : le discours est duel, le Toast peut être funèbre. Équivoques, ils fusionnent un paradoxal "Traité du Toasteur" et son contraire, le palindrome. RIONS NOIR, car au bout du compte ESOPE RESTE ICI ET SE REPOSE.

D'où vient cette tradition du toast, quelle en est la signification ?
Etymologiquement, le toast c'est "tostus", pour "grillé" : Un simple petit bout de pain rôti et tartiné d'hydromel, plongé dans du vin carthaginois trop fort pour l'adoucir. Mais c'est surtout, l'Alliance, le banquet et les libations où l'on prouve à l'ancien ennemi ou à la future famille élargie que le vin n'est pas empoisonné en le buvant en premier. Le toast consacre alors les réconciliations, les retrouvailles ; les adieux et la Passion aussi (La Cène : "prenez et buvez..."). Le toast est marqué par l'union de la parole et du geste, du discours et du choc. Toaster, trinquer c'est en effet conjurer le mauvais sort, chasser les esprits malins par un concert de bruits secs et violents souvent accompagnés d'une incantation guerrière. "Trinquer", "trinken", "to drink", geste de défi et de protection contre les puissances occultes peuplant les sombres forêts celtes, germaniques et scandinaves. Geste amplifié par le tambourinement du bronze des coupes ciselées, avant d'être civilisé par le cliquetis cristallin des cristaux bohémiens. Peut-on imaginer un toast avec des timbales en plastique ou des verres à moutarde ? Avec des crânes (skoll en scandinave, skull en anglais), oui : "skoll", disent encore les Nordiques. Le Toast est-il philosophie ? Platon nous y invite dans Le Banquet : "Nous restons comme cela, la coupe à la main, sans tenir aucun discours, sans rien chanter, à boire tout bonnement comme les gens qui ont soif ?
Nous avions décidé, avant votre arrivée, que chacun à son tour devait faire un discours sur Eros, le plus beau qui soit, et qui serait un éloge..." C'est ce que s'efforcent de faire mes deux héros, Nur et Alexandre.

Quels sont les triptyques fondamentaux, indispensables à l'art du toast ?
Trois indépassables têtes de chapitre du toast, qui peuvent être indifféremment les suivants :
- Passé ; Présent ; Avenir ;
- Réalisations ; Regrets ; Remerciements : la règle des
trois R, si importante dans mon Traité ;
- Qualités ; Défauts usuellement suggérés ou atténués par l'humour ; Espoirs ;
- Toi ; lui ou elle ; nous ;
- 3 ; 2 ; 1, c'est-à-dire la règle de base de l'ordre décroissant, aller du général au particulier. Cette règle s'applique à tous les dérivés du genre, qu'ils soient familiaux, politiques, artistiques ou économiques. Il faut y ajouter un bon usage des citations, pour lequel mon ouvrage donne quelques conseils inattendus et parfois irrespectueux.

En cette période de voeux - et en guise de démonstration - accepteriez-vous de porter un toast aux auteurs de Manuscrit.com ?
Mes chers amis, consoeurs, collègues,
En ces moments de fêtes, je ne vous renverrai ni au "Test du Toast" (chap 1 d' Equivoque Kiwi ou Traité du Toasteur "), ni au "Traiteur du Toasté" (7) et encore
moins à la "Traîtrise du Toasteur" (8) ou au "Raté du Toasté" (13). Je n'aurai pas la prétention de vous donner des leçons, à vous, mes frères et soeurs en
écriture. Pour autant, mes chers amis, et dans votre intérêt, je ne serai pas bref.
Car, sur ce dont on peut parler, il ne faut pas garder le silence.
- 3 ; 2 ; 1, commencerai-je donc.
- Vous êtes mon Passé ; je suis votre Présent ; soyons en 2006 notre Avenir.
- Nos Réalisations sont imposantes ; Nous avons parfois le Regret, furtif, d'une diffusion encore limitée ; tous nos Remerciements vont à Manuscrit.com qui nous aide à accompagner cette sélectivité élitiste : ARE WE NOT DRAWN ONWARD, WE FEW, DRAWN ONWARD TO NEW ERA ?
- Nos Qualités sont indéniables ; nos Défauts - hermétisme, amateurisme, biographisme, esthétisme logique - sont à peine suggérés, atténués par l'humour ; Formons l'Espoir que l'impitoyable balance du destin littéraire penche pour cette année nouvelle en faveur des premières.
- Moi ; elle ; nous ; Chérie, finissez !
Moi-même, je dois m'arrêter là. Car, ainsi que le susurre l'espion d'Assyrie, tout ce qui est significatif est excédant.
Tous mes meilleurs voeux donc pour 2006. Crâne-skoll,
Cherefinize, et Tchin-tchin à Fukuyama !

Au cours de vos voyages, quels particularismes locaux avez-vous pu relever ?
Vous le devinez bien, le toast varie selon les civilisations. Tout à fait naturel, puisqu'il en est l'une des expressions les plus achevées. Notez par exemple cette tendance, dans des cultures a-historiques à privilégier l'effet immédiat, le risible, voire l'esbroufe, au détriment de l'équilibre harmonieux et souriant de la parole et de la pensée.
Nous ne sommes alors pas loin des rires préenregistrés et des prompteurs. Mon ouvrage explore de nombreux particularismes locaux : ce goût américain que je viens de mentionner pour les successions de "jokes" ; les toasts sobres de l'Asie ; les tirades enflammées latino-américaines ; les toasts secs scandinaves ; les cadences accélérées du Caucase ; les constructions françaises élaborées comme un jardin de Le Notre en fonction de menus dessinés et préparés par son homonyme... Nous n'éclaircirons sans doute jamais complètement le mystère de la supériorité indéniable du toasteur britannique : profonde harmonie de classes, effets de l'éloignement maternel et des "boarding schools", surcompensation de l'indigence de la nourriture, théorie des climats, recettes occultes des "public schools", tous ces facteurs doivent se conjuguer pour expliquer la différence entre le "wit" naturel et spontané d'outre-Manche et "l'esprit" plus rationnel de métropole. "Esprit" plus calculateur aussi. A preuve?

A quand un discours de la méthode du toast ? Quid de "l'esthétisme logique" prôné dans le traité par votre big brother de la police sémantique ?
Un tel discours de la méthode est difficile : le toast peut être cartésien, rhétorique, persuasif, voire d'éloquence sophiste, en bref "noué". A l'inverse, il peut être pragmatique, poétique,"dénoué". Gardons donc à l'esprit que le toast est avant tout lutte et don, duel et générosité, diplomatie de l'esprit. Il est inenfermable. Le mettre sous carcan, c'est le tuer. Tout au plus peut-on tenter un équivoque "Traité du Toasteur". La tâche a été ardue, car à la frontière de l'impasse logique : n'oublions pas que le toast, les libations, en grec ancien comme de nos jours, signifie aussi le Traité. Écrire un "Traité du Toasteur" peut alors conduire au pléonasme absolu, au 'Traité du Traité', au 'Toast du Toast' ! Et les "Brigades Logiques" veillent. Pour contrecarrer une telle entreprise, elles invoquent précisément "l'esthétisme logique", en le dévoyant. L'esthétisme logique est, fondé sur l'imagination plus que sur l'observation, sur la projection plus que sur le calcul, sur l'intuition davantage que la tactique. Il combine esthétique et éthique, tels que défendus par Gary. Il se rapproche de "l'esthétisme des prismes", recherché par Borges, avec ses jeux de miroirs et de tiroirs, ses doubles et ses syllogismes. Et c'est là que s'introduisent les Brigades Logiques pour pervertir l'esthétisme logique, pour le transformer en sophismes baroques, gothiques et lyriques. Il faut les fuir comme impostures, comme boursouflures compassées. L'envolée, c'est le vol !
Et "l'amusement à voies multiples" dans tout ça ?
C'est de la filouterie des Brigades Logiques, leur arme secrète, maîtrisée par Jacques Delair et sa logomachie de "Grand Philosophe". Il a créé le "parc d'attractions culturelles" et " l'amusement à voies multiples ". Il est à l'origine de "la multiplicité absolue de l'excessif insignifiant", qui fait déraper Ingrid sur la glace impitoyable de la patinoire nuptiale et dérailler Alexandre en le conduisant à son premier "Raté du Toasteur".
N'oublions pas que le Toasteur est par essence schismatique pour le Grand Philosophe. Pire encore à ses yeux, le Toasteur, ennemi parjure, blasphématoire,
relapse et démoniaque prétend plier les discours aux réalités ; il préfère interpréter les actes plutôt que les paroles ; il croit que la Parole est créée, non pas engendrée ; il aspire enfin obstinément à la clarté, concept insoutenable pour le Grand Philosophe. Ce dernier préfère le terrorisme intellectuel, l'assertion, l'anti-toast, qui ne peuvent que conduire au fanatisme dont Nur et Alexandre seront victimes.
Dès lors, "l'amusement à voies multiples", l'école du Panthéon, le Grand philosophe, maîtres et serviteurs des Brigades Logiques, se liguent pour attenter sournoisement aux sept règles élémentaires du Discours : concision, compréhension, précision, préparation, simplicité, sobriété, subtilité.

Propos recueillis par Audrey Cluzel, 2006.
Copyright Le Manuscrit 2006.


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amateurs et professionnels. Ils peuvent se la procurer auprès de " Le Manuscrit" (www.manuscrit.com ; 20, rue des petits champs 75002, Paris contact@manuscrit.com ),
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# Posté le dimanche 22 janvier 2006 09:33

Modifié le mardi 10 juillet 2007 12:03

QUARANTE

QUARANTE
Callebou avait des convictions politiques. Il était du parti du Mouvement. Résolument. Il appartenait à la mouvance technocrate et républicaine.

Ses convictions, ou plutôt sa pratique, ne reposaient sur aucune tradition familiale, au contraire. Ses ascendants occupaient depuis des générations un terroir longuement étudié par des politologues, qui avaient décelé une corrélation très étroite entre la présence de pommiers et de boissons fermentées s'y rapportant et un vote éternellement conservateur depuis Guillaume le Conquérant. Ce dernier avait été, avec Lecanuet et Fabius, l'un des rares libéraux de la région et donc contraint à l'exil. Tous les éléments déviants avaient été à l'époque simultanément bannis Outre-Manche. Ils avaient apporté le progrès à des peuplades saxonnes en voie de régression, un peu, toutes proportions gardées, comme les Huguenots chassés par la Révocation de l'Edit de Nantes le feraient auprès des peuplades allemandes et hollandaises. Pour ceux qui étaient restés à Bayeux et Lisieux, le châtiment avait été jugé cruel. Le bannissement de Guillaume avait porté, en dissuadant tous les autochtones de quelconque velléité altruiste ou de pensée un tant soi peu ouverte. Il y eut pourtant des relapses deux siècles après. Ils durent quitter leur territoire sur injonction papale, mais avec le ferme engagement d'y revenir, s'ils rachetaient leurs fautes. Ils le firent avec dévotion, détermination et efficacité, s'attirant ainsi la reconnaissance éternelle des populations Albigeoises qu'ils avaient sauvées d'une disparition démographiquement inéluctable. Les Parfaits prônaient en effet la non-reproduction, concept parfaitement incompréhensible et révoltant pour nos imparfaits du Nord. Ils purifièrent les Cathares en les massacrant un peu et en les violant beaucoup pour assurer la perpétuité de la race. Ce fut un moment révélateur où l'altruisme correspondit à l'intérêt personnel, où la somme d'individualismes forcenés conduisit à l'intérêt général. Mandeville, Normand d'origine lointaine, devait le démontrer clairement par la suite avec sa fable sur les abeilles. Ils revinrent, encore plus fidèles à l'Eglise et au café du coin, et convaincu de l'inanité profonde de toute originalité, originalité conduisant directement à l'hérésie.
Ce conservatisme foncier et cette rudesse naturelle avaient toutefois des aspects positifs. Ils préservaient une forte cohésion sociale autour de vraies valeurs comme l'âpreté au gain, l'ardeur au travail et l'amour du calvados. Ils favorisaient aussi l'émergence d'un bon sens pratique, paysan et terre-à-terre qui entraînait presque à regret des progrès infinitésimaux mais continus, terreau fertile à l'éclosion de talents littéraires et pharmaceutiques. Alphonse Allais en témoignerait ainsi que ses cousins un peu ratés, Flaubert, Maupassant et Grainville. Il était apparemment difficile de devenir un génie sur un tel terroir. Mais, en bon principe économique, la rareté augmente la valeur. Un génie normand est un peu comme une belle Anglaise : le normand est exceptionnellement et excessivement génie ; l'Anglaise est exceptionnellement et excessivement belle. Elle est, dans ce dernier cas, « pétrie de lys et de roses, de neige, de lait quant aux couleurs ; faite de cire à l'égard des bras et des mains, de la gorge et des pieds, mais tout cela sans âme et sans air »
Callebou n'était pas fait de cire et commençait à douter de son génie. Il avait cru que l'originalité politique lui en ouvrirait la voie. Très jeune, à huit ans, des événements inconcevables l?avaient marqué, en introduisant d'abord le doute dans son esprit carré, puis en lui ouvrant de nouvelles perspectives. Les événements de Mai 1968 avaient remis en cause les enseignements paternels.
Son institutrice, Mademoiselle Bansard, avait fait grève. Il l'avait vue manifester sur la place de la préfecture alors qu'il accompagnait sa mère pour porter les kilos de sucre à stocker. Elle vociférait courageusement son soutien aux ouvriers, paysans, enseignants et étudiants, qui menaient de toute évidence le même combat.
Mademoiselle Bansard était particulièrement belle ce jour-là, rosie par les cris, ses longs cheveux blonds rehaussés d?un foulard à l'indienne, son chemisier blanc assombri par d'excitantes taches humides sous les aisselles. Portée sur les épaules d'un collègue barbu, elle était au centre de tous les regards. Ses traits anguleux incarnaient la beauté révolutionnaire brute, encadrée par les claquements de son écharpe fauve, à l'unisson des étendards rouges et noirs. C?était sa maîtresse, sa révélation, sa prise de conscience. Il ne pouvait contester l'autorité et l'exemple d'une si admirable créature, qui prenait sur ses heures de travail pour clamer la bonne parole. Elle ne pouvait être mue que par des raisons saines et saintes. Pourtant, il fut seul dans son entourage à être touché par la grâce. Tous ses camarades et son grand frère, déjà au lycée, ne retinrent de ces épisodes que des aspects dérisoires d'adolescents privilégiés et ridicules, braillant des slogans stupides. Ils méprisaient une génération que seul l'argent pourrait sauver. Ils étaient post-soixante-huitards, donc lucides. Lui était pré-soixante-huitard, comme l'on peut être préraphaélite.

Adolescent, il lut donc en cachette les grands textes fondateurs et monta à Paris pour exercer sa vocation d'étudiant. Il expérimenta concrètement la lutte des classes en protégeant de son corps déjà trapu les AG de ses camarades fortunés contre les « fafs » venus du même milieu que lui. Il n'était pas entré en religion, mais cherchait méthodiquement la voie qui lui semblait le plus correspondre à son intérêt personnel tout en lui donnant bonne conscience, notion nouvelle pour lui et combien agréable. Son milieu familial et géographique laissait des traces.
Il révéla dans ses études et sa praxis un excellent sens tactique. L'engagement syndical et politique de Callebou devenait total. Il était culturel et il assistait ainsi avec délices aux soutenances de thèse sur « Georges Sorel et le syndicalisme-révolutionnaire » en présence de hauts responsables postiers. Il y avait là aussi des « faux communistes avec de vrais petits-bourgeois », comme devait si bien le décrire l'un de ses maîtres à penser. Sortant du restaurant universitaire de la rue Mazet, il le rencontra un jour, revêtu de sa cape légendaire, de son chapeau majestueux, un journal avec une rose sous un bras et une belle brune accrochée à l'autre. Cette rencontre le décida définitivement à une politique d?entrisme, correspondant aux directives de sa cellule, tout autant qu'à ses propres affinités.
Cet engagement était aussi pré professionnel : Il s'intégra à une équipe révolutionnaire de préparation aux concours administratifs, une « écurie » dont le taux de réussite était particulièrement élevé, tant la grande bourgeoisie, qui la dominait, connaissait parfaitement les codes nécessaires à la reproduction des élites. Plus que le grand oral, qu'il passa haut la main grâce à un tirage au sort favorable ( » Georges Sorel était-il syndicaliste-révolutionnaire ? »), sa première épreuve fut le baptême de promotion. Les enjeux étaient considérables. Il fallait trouver un nom digne et respectable qui caractériseraient pour la vie un groupe d'étudiants essaimant ensuite dans les carrières les plus diverses, mais se retrouvant régulièrement au moins par la pensée et les références.
Adopter un nom consensuel aurait été une solution de facilité et petite bourgeoise. Cela faillit pourtant arriver : des extrémistes raisonnables, des sociaux traîtres, avaient proposé René Cassin, homme de courage, de conviction et de réalisation. Résistant, Gaulliste, militant convaincu de la cause des droits de l'homme, juriste humaniste, précurseur visionnaire et prix Nobel de la paix. La menace était terrible ; le danger réel. Il fallait montrer à cette occasion qui dirigeait et éliminer toute forme d'opposition. L'écurie révolutionnaire fit proposer le glorieux nom de Louise Michel par une technocrate naïve et émoustillée par l?idée, qu'elle s'appropria aussitôt. Ces rejetons de Versaillais, anciens de « Ginette » et de « Hoche », s'imaginaient par leur geste héroïque ramener du bagne les cendres de la Communarde anarchiste. Leur Promotion serait son Panthéon. Et vice versa?
Ce fut là que Callebou révéla pleinement des dons tactiques qui trouvaient jusqu'alors un emploi dans des votes de motion et des rédactions de pétition. Il déjoua habilement le piège majoritaire en usant de l'alliance de revers entre extrêmes, stratagème pourtant connu depuis François Premier et Soliman le Magnifique. Il approcha les éléments les plus conservateurs dont il sentait les réserves à l'encontre du grand humaniste et leur suggéra, sous forme de plaisanterie, le nom de Richelieu. Grand homme d?Etat, centralisateur, l'homme était plus attractif pour la droite qui pouvait donc décemment se désolidariser de la proposition Cassin. L'homme des sièges de la Rochelle et de Privas ne pouvait s'assurer du transfert des voix protestantes. Cassin et Richelieu s'annulaient. Il ne restait plus qu'à s'assurer du report des voix féminines de Cassin à Louise Michel, ce qui se fit sans mal par une propagande simpliste et réductionniste. Et c'est ainsi qu'une promotion de petits hommes gris et de ternes femmes manipulées, dont certains et certaines occuperaient les plus hautes fonctions dans « l'appareil répressif d'Etat » ou seraient impliqués dans les « Quarante », purent invoquer le patronage d'une libertaire féministe. Callebou exultait.

La « Vierge Rouge », meurtrie d'une telle récupération illustrant si bien la misère des microbes humains, se retournait dans sa tombe.

(extrait de "Quarante" Editions du Manuscrit)

# Posté le dimanche 22 janvier 2006 09:16

Modifié le samedi 18 mars 2006 04:14