Cela faisait vingt ans exactement que Diane l'avait quitté. Le déchirement avait progressivement fait place à l'amertume coupable, au regret puis à la résignation. Il la voyait parfois, avec Aimé, chez des amis. Quinze jours auparavant, il avait eu l'illusion de la sérénité et lui avait proposé la franche amitié. Il lui avait renvoyé l '« Adieu » de Pouchkine qu'elle avait glissé dans sa poche deux décennies auparavant. Il l'avait accompagné d'un poème de Nerval. Il l'avait recopié de sa main, en en soulignant le titre , « Artémis » :
« La treizième revient?C'est encore la première ;
Et c'est toujours la Seule -ou c'est le seul moment ;
Car es-tu Reine, ô toi ! la première ou la dernière ?
Es-tu Roi, toi le Seul ou le dernier amant ?
Celle que j'aimais seul m'aime encore tendrement :
C'est la Mort- ou la Morte? Ô délice ! ô tourment ! »
Lui avait elle répondu par téléphone ou dans ses rêves qu'elle viendrait le voir sous peu ? Il attendait, l'esprit confus.
Comme hypnotisé, halluciné, aspiré par les gravures, il les voyait maintenant s'animer, se rapprocher, se fondre : Pouchkine entrait dans la forêt avec son témoin bossu. Le patriarche sortait de la maison de la comtesse Strogonoff, accompagné de Mercure. L'enfant et son père devisaient avec Adonis et Eros sur la terrasse du Palais de France. Un hussard polonais était appuyé sur sa lourde lance et lui tournait le dos.
Il avait compris depuis longtemps le sens du tableau manquant, la signification de l'image à contresens : Artémis, Arthemise, Cybèle, Diana, Diane, abandonnée, poursuivie sans espoir et poursuivant son destin, irrattrapable et dépassée, allant à contre-courant dans un monde stérile, stérile comme les rochers sur lesquels la profonde forêt débouchait. Comme le lansquenet, elle tourne le dos à un monde d'illusions ; Diane, d'abord soumise à Eros, puis conduite dans les bras du mortel Aimé, Diane la vierge féconde et fidèle, mère de Sophie et d'Irène ; Diane, protectrice des enfants et de Michel, son enfant qui l'appelait dans le noir en désignant son père au Commandeur ; Diane à qui Hermès envoie les messages du Patriarche, ses messages, en vain ; Diane trahie, qui l'entraîne maintenant vers les ténèbres.
Il en avait bien compris le sens. Mais il venait seulement de comprendre qu'il ne possèderait jamais cette gravure manquante.
hiver de Prague: la statue du Commandeur